
INTRODUCTION
Emprunter devient de plus en plus coûteux pour le Cameroun. Selon les informations rapportées par Bloomberg, le rendement de son Eurobond arrivant à échéance en 2033 a franchi le seuil de 11 % en octobre 2026. Un Eurobond est une obligation émise par un État sur les marchés financiers internationaux, généralement dans une monnaie étrangère, afin de mobiliser des ressources auprès des investisseurs. Concrètement, le Cameroun emprunte des dollars auprès d’investisseurs auxquels il s’engage à verser des intérêts et à rembourser le capital selon un calendrier déterminé.
Cette hausse intervient après la décision de Fitch Ratings, agence internationale spécialisée dans l’évaluation de la capacité des emprunteurs à rembourser leurs dettes, d’abaisser la note souveraine du Cameroun de B à B-. Cette notation mesure le risque de crédit associé à la dette de l’État. Sa dégradation traduit une appréciation moins favorable de sa capacité à respecter ses engagements financiers.
La situation présente un paradoxe. Alors que la dette publique camerounaise représentait environ 42,5 % du produit intérieur brut (PIB) à fin 2025, un niveau inférieur à celui de plusieurs pays comparables, les investisseurs exigent une rémunération croissante pour financer le pays. Le problème ne réside donc pas uniquement dans le montant de la dette, mais également dans son coût, ses échéances et la capacité de l’État à mobiliser les recettes nécessaires à son remboursement. L’analyse de cette évolution conduit à examiner les facteurs du renchérissement de la dette camerounaise (I), puis ses conséquences économiques et les réponses susceptibles d’en limiter les effets (II).
I. LE RENCHÉRISSEMENT DE LA DETTE CAMEROUNAISE : ENTRE MÉFIANCE DES INVESTISSEURS ET FRAGILITÉS BUDGÉTAIRES
A. Une augmentation du risque perçu par les marchés financiers
1. La hausse des rendements obligataires et le coût des nouveaux emprunts
Le rendement d’une obligation désigne le gain annuel, exprimé en pourcentage, qu’un investisseur peut espérer obtenir en achetant ce titre à son prix de marché et en le conservant jusqu’à son remboursement, sous réserve que l’émetteur respecte ses engagements. Lorsqu’un investisseur considère qu’un État présente davantage de risques, il peut exiger un rendement plus élevé pour accepter de lui prêter de l’argent.
Sur le marché secondaire, où les obligations déjà émises sont revendues entre investisseurs, une baisse de leur prix entraîne mécaniquement une hausse de leur rendement. Cette évolution ne signifie pas que les intérêts des emprunts existants augmentent automatiquement. En revanche, elle indique que les futurs emprunts pourraient être négociés à des conditions moins favorables.
Le Cameroun envisage précisément une émission complémentaire de 300 millions de dollars sur son Eurobond 2033, dont le taux d’intérêt contractuel, appelé coupon, est fixé à 8,875 %. Si les investisseurs exigent désormais un rendement supérieur à 11 %, les nouveaux titres pourraient être vendus à un prix inférieur à leur valeur nominale, ce qui augmenterait le coût effectif du financement.
Pour mesurer l’enjeu, supposons qu’un État contracte un nouvel emprunt de 300 millions de dollars à un taux annuel de 11 %, au lieu de 8 %. La différence représente 9 millions de dollars d’intérêts supplémentaires par an, soit environ 4,95 milliards de FCFA au taux de change indicatif de 550 FCFA pour un dollar. Cette somme pourrait contribuer au financement d’infrastructures scolaires, sanitaires ou routières. Il s’agit d’une simulation illustrative, distincte du calcul financier de la réouverture envisagée.
2. La dégradation de la note souveraine et l’augmentation de la prime de risque
La décision de Fitch Ratings d’abaisser la note du Cameroun de B à B- signifie que l’agence considère les risques de remboursement comme plus élevés. Cette appréciation tient notamment compte des tensions sur les finances publiques, des besoins de financement et des incertitudes institutionnelles.
Les investisseurs réagissent à ces risques en exigeant une prime de risque souverain, c’est-à-dire une rémunération supplémentaire destinée à compenser les incertitudes associées au remboursement de la dette d’un État. Plus cette prime augmente, plus les conditions auxquelles le pays peut emprunter deviennent coûteuses.
Cette évolution explique pourquoi le Cameroun peut supporter des rendements obligataires supérieurs à ceux de certains pays présentant pourtant une notation souveraine moins favorable. Les marchés financiers ne s’intéressent pas exclusivement au montant de la dette. Ils évaluent également la régularité des paiements, la disponibilité des ressources budgétaires, la stabilité des institutions et les perspectives économiques.
B. Des contraintes budgétaires qui accentuent les difficultés de financement
1. L’augmentation des besoins de financement malgré une dette relativement modérée
Selon Fitch Ratings, les besoins bruts de financement du Cameroun devraient représenter 7,3 % du PIB en 2026, contre 5 % en 2025. Ces besoins correspondent aux ressources que l’État doit mobiliser pour couvrir son déficit budgétaire et rembourser les emprunts arrivant à échéance.
Cette augmentation intervient alors que le ratio dette publique/PIB demeure relativement modéré. Toutefois, ce ratio ne suffit pas à apprécier la soutenabilité de la dette, c’est-à-dire la capacité d’un État à honorer durablement ses engagements financiers sans compromettre gravement son fonctionnement économique.
Prenons deux pays hypothétiques. Le premier présente une dette équivalente à 40 % de son PIB, mais dispose de recettes publiques limitées. Le second affiche une dette de 60 % du PIB, tout en mobilisant des recettes fiscales importantes et régulières. Le premier peut rencontrer davantage de difficultés à rembourser ses créanciers malgré un endettement proportionnellement plus faible.
Pour le Cameroun, la difficulté réside donc dans l’articulation entre les recettes mobilisables, les dépenses publiques, les remboursements programmés et les conditions d’accès aux financements. Une croissance économique estimée à 3,7 % en 2026 ne garantit pas, à elle seule, une amélioration suffisante de la capacité de remboursement lorsque les besoins budgétaires progressent et que les emprunts deviennent plus coûteux.
2. Les tensions de trésorerie et les limites du financement régional
Les difficultés de financement sont accentuées par les engagements publics en attente de règlement. À fin juin 2026, les restes à payer de l’État camerounais atteignaient 703,5 milliards de FCFA, arriérés compris. Les restes à payer correspondent aux dépenses reconnues par l’administration mais non encore réglées. Ils ne constituent pas tous des retards de paiement, puisque certaines échéances peuvent ne pas être dépassées.
Lorsque ces engagements deviennent des arriérés, ils fragilisent les entreprises concernées. Une entreprise ayant exécuté un marché public peut éprouver des difficultés à payer ses salariés, ses fournisseurs ou ses impôts si l’administration tarde à la régler.
Le recours accru au marché financier régional ne constitue pas une solution sans limites. Dans la CEMAC, les banques détiennent une part croissante de titres publics. Selon Fitch, leur exposition aux dettes souveraines serait passée d’environ 10 % de leurs actifs en 2015 à près de 30 % en 2025. Cette concentration peut limiter leur capacité à financer simultanément les États et les entreprises privées. Elle renforce également les liens entre les difficultés budgétaires des gouvernements et la solidité du système bancaire.
II. LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DU RENCHÉRISSEMENT DE LA DETTE ET LES RÉPONSES DE POLITIQUE PUBLIQUE
A. Des effets susceptibles de freiner l’investissement et la croissance
1. L’augmentation du service de la dette et la réduction des ressources disponibles
Le service de la dette désigne l’ensemble des sommes qu’un État doit verser à ses créanciers au titre du remboursement du capital et du paiement des intérêts. Lorsque les nouveaux emprunts sont contractés à des taux élevés, les charges futures peuvent augmenter et réduire progressivement les ressources disponibles pour les autres dépenses publiques.
Cette situation entraîne une contraction de l’espace budgétaire, c’est-à-dire de la marge financière dont dispose le gouvernement pour financer ses priorités sans compromettre la stabilité de ses finances.
Pour le Cameroun, le risque concerne particulièrement les investissements dans les routes, l’énergie, l’éducation, la santé et les infrastructures productives. Une part croissante des ressources budgétaires pourrait être consacrée aux intérêts de la dette plutôt qu’à la réalisation de projets nécessaires au développement.
Toutefois, cet effet n’est ni immédiat ni automatique pour l’ensemble de la dette. Il dépend des nouveaux emprunts effectivement contractés, des montants à refinancer et des conditions financières négociées. La principale préoccupation réside dans la persistance de taux élevés, qui pourrait renchérir progressivement le coût moyen de l’endettement public.
2. Les risques d’éviction du secteur privé et de ralentissement de l’activité
Le recours croissant de l’État aux banques peut produire un effet d’éviction financière. Ce phénomène apparaît lorsque les financements mobilisés par les pouvoirs publics réduisent les ressources disponibles pour les entreprises et les ménages.
Une banque qui consacre une part importante de ses ressources à l’acquisition d’obligations publiques peut disposer de marges plus limitées pour financer une PME industrielle, une exploitation agricole ou un projet immobilier. Cet effet dépend néanmoins de sa liquidité, de ses contraintes réglementaires et de la demande de crédit.
Par ailleurs, les retards de paiement publics peuvent fragiliser les entreprises prestataires et provoquer des difficultés en chaîne chez leurs fournisseurs. Le ralentissement de l’investissement privé et public affecte alors la production, l’emploi et les recettes fiscales.
Le risque économique réside dans l’apparition d’un cercle défavorable : les besoins de financement augmentent, les emprunts deviennent plus coûteux, les investissements ralentissent et la progression insuffisante des recettes fiscales entretient les tensions budgétaires.
B. Les conditions d’une réduction durable du coût de l’endettement
1. La maîtrise des dépenses et l’amélioration de la mobilisation des recettes
La restauration de la soutenabilité budgétaire suppose une meilleure maîtrise des engagements de dépenses et une programmation plus rigoureuse de la trésorerie. L’État doit notamment éviter de multiplier les engagements financiers sans disposer d’une visibilité suffisante sur les ressources nécessaires à leur règlement.
L’amélioration de la mobilisation fiscale constitue un second levier. Elle peut reposer sur l’élargissement de l’assiette fiscale, c’est-à-dire l’augmentation du nombre d’activités et de revenus effectivement soumis à l’impôt, la réduction des exonérations insuffisamment justifiées et le renforcement du recouvrement.
La qualité de la dépense publique doit également devenir un critère central. Un emprunt destiné à financer une infrastructure énergétique productive peut contribuer à réduire les coûts des entreprises et à accroître les recettes fiscales futures. À l’inverse, une dette coûteuse contractée pour financer des dépenses sans effet durable sur la production risque d’aggraver les déséquilibres budgétaires.
2. La diversification des financements et la restauration de la confiance
Le Cameroun gagnerait à renforcer le recours aux financements concessionnels, c’est-à-dire aux emprunts accordés à des conditions plus favorables que celles des marchés financiers, notamment grâce à des taux réduits, des maturités longues ou des périodes de grâce.
Cette orientation doit s’accompagner d’une gestion active de la dette visant à limiter la concentration des remboursements, à maîtriser l’exposition aux variations des monnaies étrangères et à éviter les refinancements précipités dans des conditions défavorables.
La réduction de la prime de risque dépend également de la crédibilité des politiques économiques. La transparence des comptes publics, la régularité des paiements, la prévisibilité institutionnelle et la mise en œuvre effective des réformes budgétaires constituent autant de facteurs susceptibles de rassurer les investisseurs.
Le rétablissement d’un cadre de coopération financière avec les partenaires multilatéraux pourrait contribuer à renforcer cette crédibilité et à faciliter la mobilisation de ressources moins coûteuses, à condition de s’appuyer sur des engagements de réforme réalistes et vérifiables.
CONCLUSION
Le franchissement du seuil de 11 % sur l’Eurobond camerounais 2033 constitue un signal préoccupant sur les conditions de financement extérieur du pays. Il ne signifie pas que le Cameroun est en situation de faillite ou qu’il ne pourra plus rembourser ses dettes. Il indique plutôt que les investisseurs demandent une rémunération plus élevée pour accepter le risque associé à ses obligations. La réponse économique doit donc dépasser la recherche de nouveaux emprunts. Elle suppose une meilleure mobilisation des recettes, une gestion rigoureuse de la trésorerie, une sélection plus exigeante des investissements publics et une restauration durable de la confiance des créanciers. Le véritable danger n’est pas simplement que le Cameroun s’endette, mais qu’il emprunte à un coût supérieur aux bénéfices économiques que ces ressources permettent de générer. Une dette peut être relativement modérée par son montant et devenir lourde par son coût. Le défi consiste désormais à empêcher que le remboursement des emprunts absorbe progressivement les ressources nécessaires au développement du pays.
Par ONANA Simon Pierre, Maître de Conférences Agrégé en Sciences économiques



