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CRTV sur Canal+ : Le marché est-il en train de redéfinir le service public ?

Introduction

Depuis quelques semaines, un sujet alimente les discussions de nombreux ménages camerounais : pour accéder à la CRTV sur Canal+, il faut désormais disposer d’un bouquet d’au moins 5 000 FCFA. Pour certains, il ne s’agit que d’une évolution commerciale normale. Pour d’autres, cette situation traduit une remise en cause de l’accès à un média de service public. En réalité, ce débat dépasse largement le cas de la CRTV. Il révèle une transformation plus profonde, observée dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne francophone : de plus en plus, les citoyens accèdent à certains services d’intérêt général par l’intermédiaire d’opérateurs privés.

Cette évolution n’est pas nécessairement négative. Les entreprises privées investissent, innovent, modernisent les infrastructures et améliorent souvent la qualité des services proposés. Dans de nombreux secteurs, leur intervention complète utilement celle de l’État. Cependant, lorsque ces opérateurs deviennent les principaux intermédiaires entre les citoyens et des services publics essentiels, une interrogation apparaît : la logique du marché est-elle toujours compatible avec les principes du service public ?

La télévision publique occupe une place particulière dans la vie d’une nation. Elle informe, éduque, valorise le patrimoine culturel, accompagne les politiques publiques, retransmet les grandes cérémonies nationales et constitue un instrument de cohésion sociale. Son objectif n’est pas seulement de divertir ; elle participe à la construction du lien entre l’État et les citoyens.

La question qui mérite donc d’être posée est la suivante : le recours croissant au marché pour diffuser les services publics améliore-t-il leur efficacité sans compromettre leur vocation universelle ?

Pour répondre à cette interrogation, il convient de montrer, dans un premier temps, que le cas de la CRTV illustre une transformation plus générale des modalités de production et de diffusion du service public (I), avant d’examiner, dans un second temps, les défis que cette évolution pose à la conception même de l’action publique (II).

I. La CRTV illustre une nouvelle manière de produire et de diffuser le service public

A. Le marché devient progressivement un intermédiaire entre l’État et le citoyen

1. Une transformation silencieuse de nombreux services publics

L’État n’assure plus seul la production ou la diffusion de nombreux services d’intérêt général. Les banques distribuent des aides publiques. Les opérateurs de téléphonie facilitent les paiements des administrations grâce au Mobile Money. Les plateformes numériques permettent désormais d’effectuer certaines démarches administratives. Les entreprises privées participent à la gestion des infrastructures, à la fourniture d’électricité, aux télécommunications ou encore aux transports.

Cette évolution répond à une logique économique simple : l’État recherche l’efficacité, la rapidité d’exécution, les innovations technologiques et les investissements que le secteur privé est souvent en mesure d’apporter. Dans bien des cas, cette collaboration améliore effectivement la qualité des services rendus aux citoyens.

La diffusion audiovisuelle n’échappe pas à cette tendance. Les opérateurs privés disposent de réseaux performants, d’une couverture géographique importante et de capacités technologiques que les États auraient parfois des difficultés à développer seuls.

2. Le cas de la CRTV illustre parfaitement cette évolution

Au Cameroun, comme dans plusieurs pays d’Afrique francophone, une grande partie des ménages suit désormais la télévision par l’intermédiaire des bouquets satellitaires. Pour beaucoup de familles, Canal+ est devenu le principal point d’accès aux chaînes de télévision.

Dans ce contexte, la décision d’intégrer la CRTV dans un bouquet nécessitant un abonnement minimal de 5 000 FCFA modifie concrètement les conditions d’accès à la télévision nationale.

Il convient de préciser que la CRTV n’est pas devenue une chaîne privée. Sa mission demeure inchangée. Elle reste un média de service public chargé d’informer l’ensemble des Camerounais. Ce qui évolue, c’est le chemin que doit emprunter une partie des citoyens pour y accéder. Autrement dit, le lien entre l’État et le citoyen passe désormais davantage par un acteur privé dont les décisions répondent naturellement à des considérations commerciales.

B. Une évolution économiquement compréhensible mais qui modifie les conditions d’accès

1. Les entreprises privées répondent à une logique de marché

Il serait injuste de reprocher à un opérateur privé d’appliquer une politique commerciale. Une entreprise investit pour développer ses infrastructures, rémunérer ses salariés, innover et dégager des bénéfices lui permettant d’assurer sa pérennité. La constitution de différents niveaux de bouquets répond précisément à cette logique économique. Plus l’offre est riche, plus son prix augmente. Ce modèle est parfaitement cohérent avec les règles du marché. Le problème ne réside donc pas dans la stratégie commerciale de Canal+. Il réside dans les conséquences que cette stratégie peut produire lorsqu’elle concerne un service public.

2. Lorsque le revenu devient une condition d’accès

Imaginons deux citoyens vivant dans la même ville. Tous deux participent, à travers les ressources publiques, au financement de la télévision nationale. Pourtant, l’un peut suivre les informations de la CRTV tandis que l’autre ne le peut pas, simplement parce qu’il ne dispose pas des moyens nécessaires pour souscrire le bouquet requis.

Les économistes disposent d’un concept pour décrire ce type de situation. Ils parlent de bien de club. Derrière cette expression se cache une idée très simple : il s’agit d’un service accessible uniquement à ceux qui peuvent acquitter un droit d’entrée.

La CRTV n’est évidemment pas devenue un bien privé. Mais pour une partie croissante des ménages, son accès emprunte progressivement cette logique. Ce glissement est discret. Il ne résulte pas d’une réforme juridique. Il découle simplement de la manière dont le marché organise désormais la diffusion du service public.

II. Le véritable défi consiste à préserver l’universalité du service public

A. Le risque d’une marchandisation progressive de l’accès aux biens publics

1. La CRTV n’est probablement qu’un premier exemple

Le débat actuel ne concerne pas uniquement la télévision. Demain, d’autres services publics pourraient être concernés par la même évolution. Les plateformes numériques administratives, les archives publiques, certains contenus éducatifs, les services culturels ou encore des prestations administratives pourraient progressivement être accessibles principalement à travers des intermédiaires privés.

Le risque n’est pas la participation du secteur privé. Le véritable risque est que la capacité de paiement devienne progressivement un critère d’accès à des services dont la vocation première est pourtant universelle. Cette évolution serait d’autant plus préoccupante dans des pays où les inégalités de revenus demeurent importantes.

2. L’information publique est un investissement collectif

On présente souvent l’information comme un simple produit médiatique. En réalité, elle constitue un véritable investissement public. Une population bien informée participe davantage aux campagnes de vaccination, réagit plus efficacement lors des catastrophes naturelles, comprend mieux les réformes économiques et participe plus activement à la vie démocratique.

L’information produit donc des bénéfices qui dépassent largement l’intérêt individuel de chaque téléspectateur. C’est précisément pour cette raison que les télévisions publiques existent dans la quasi-totalité des pays. Leur rôle dépasse la logique commerciale. Elles produisent un bénéfice collectif.

B. L’État doit rester le garant de l’accès universel

1. Réguler plutôt que remplacer le marché

L’objectif n’est pas d’opposer le secteur public au secteur privé. Les deux sont complémentaires. Les entreprises privées apportent efficacité, innovation et investissements. L’État, quant à lui, demeure le garant de l’intérêt général.

Son rôle consiste donc moins à produire directement tous les services qu’à veiller à ce que leur accès reste compatible avec les principes d’équité, de continuité et d’universalité qui fondent le service public. Dans cette perspective, des discussions pourraient être engagées entre les autorités publiques, la CRTV et les distributeurs afin que la chaîne nationale demeure systématiquement accessible dans les offres les plus abordables.

2. Repenser la souveraineté audiovisuelle à l’ère numérique

Le débat actuel invite également à accélérer le développement de la Télévision Numérique Terrestre, à renforcer les plateformes numériques publiques et à diversifier les modes de diffusion des contenus audiovisuels nationaux.

Plus les citoyens disposent d’alternatives gratuites ou peu coûteuses, moins l’accès au service public dépendra des stratégies commerciales des opérateurs privés. Au-delà de la seule question audiovisuelle, cette réflexion renvoie à un enjeu plus vaste : celui de la souveraineté numérique des États africains. À l’heure où les données, les plateformes et les réseaux deviennent des infrastructures stratégiques, garantir l’accès de tous aux services publics constitue un impératif aussi important que la construction des routes, des écoles ou des hôpitaux.

Conclusion

L’évolution récente des conditions d’accès à la CRTV sur Canal+ dépasse largement la question du prix d’un bouquet télévisuel. Elle met en lumière une transformation profonde de l’action publique : les citoyens accèdent de plus en plus à des services collectifs par l’intermédiaire d’acteurs privés dont les décisions obéissent, légitimement, aux règles du marché. Cette évolution présente des avantages indéniables en matière d’innovation, d’investissement et de qualité de service. Mais elle soulève également une interrogation fondamentale : jusqu’où peut-on confier au marché les modalités d’accès aux biens publics sans remettre en cause leur vocation universelle ? Le marché est un remarquable mécanisme de création de richesse et d’amélioration de l’efficacité économique. En revanche, il n’a jamais eu pour mission de garantir l’égalité d’accès entre les citoyens. C’est précisément la raison d’être du service public.

Le véritable défi n’est donc pas de choisir entre l’État et le marché. Il consiste à construire un partenariat où l’efficacité économique ne se fait jamais au détriment de l’intérêt général. Le cas de la CRTV nous rappelle qu’au-delà des considérations commerciales, certains services ne peuvent être appréciés uniquement à l’aune de leur rentabilité. Ils participent à la citoyenneté, à la cohésion nationale et à la souveraineté de l’État. À ce titre, leur accessibilité doit demeurer une priorité des politiques publiques.

Par Pr Simon Pierre ONANA, Maître de Conférences Agrégé en Sciences économiques

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