Pipeline Tchad-Cameroun : La SNH acte un risque de 10,8 milliards de FCFA sur son projet d’entrée au capital de Cotco
Dans ses états financiers de 2025, la Société nationale des hydrocarbures (SNH) a inscrit une dépréciation de 10,765 milliards de FCFA sur les 26,9 milliards déjà déboursés pour acquérir 10 % du capital de la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco). Cette décision comptable reflète les incertitudes persistantes entourant une transaction bloquée depuis 2023, sur fond de contentieux entre le Tchad et Savannah Energy. Sans constituer une perte définitive, cette provision traduit toutefois le risque croissant pesant sur un investissement stratégique pour le Cameroun.

La Société nationale des hydrocarbures (SNH) commence à mesurer dans ses comptes les conséquences financières de l’impasse entourant son projet d’acquisition de 10 % du capital de la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco), gestionnaire de la section camerounaise du pipeline Tchad-Cameroun. Les états financiers de l’exercice 2025 révèlent une dépréciation de 10,765 milliards de FCFA, soit 40 % des 26,9 milliards de FCFA versés dans le cadre de cette opération. Selon le rapport des commissaires aux comptes, cette provision concerne les montants avancés à Savannah Midstream Investment Limited (SMIL), filiale de Savannah Energy, conformément à la convention conclue en avril 2023. Sur le plan comptable, cette écriture ne signifie pas que la créance est définitivement perdue. Elle traduit plutôt une appréciation prudente du risque de non-recouvrement, conformément aux normes de gestion financière appliquées aux entreprises publiques.
Une opération stratégique rapidement paralysée
L’origine du blocage remonte à la recomposition de l’actionnariat du projet pétrolier de Doba. À la fin de 2022, Savannah Energy avait annoncé le rachat des actifs d’ExxonMobil au Tchad et au Cameroun, incluant des participations dans les sociétés exploitant les champs pétroliers ainsi que dans Totco et Cotco, qui assurent respectivement la gestion des segments tchadien et camerounais de l’oléoduc. Estimant que cette cession contrevenait aux accords encadrant le consortium pétrolier, les autorités tchadiennes avaient contesté la transaction avant de reprendre le contrôle des actifs concernés. C’est dans ce contexte que la SNH avait conclu un accord visant à acquérir 10 % des actions de Cotco auprès de SMIL pour environ 44,9 millions de dollars, soit près de 26,9 milliards de FCFA. L’objectif affiché était de renforcer la présence du Cameroun dans la gouvernance d’une infrastructure essentielle à l’exportation du pétrole tchadien via le terminal de Kribi.
Des compromis politiques insuffisants
Les discussions diplomatiques engagées entre Yaoundé et N’Djamena ont permis d’apaiser les tensions apparues en 2023. Les deux États se sont progressivement accordés sur une nouvelle répartition de l’actionnariat de Cotco destinée à accroître la participation camerounaise tout en préservant les intérêts tchadiens. Cependant, cette évolution n’a pas permis de résoudre le différend portant sur les actions revendiquées par Savannah Energy. Faute de clarification juridique sur la propriété effective des titres, le transfert des 10 % promis à la SNH demeure suspendu près de trois ans après la signature de l’accord.
Un signal comptable aux enjeux économiques
Au-delà de son impact sur les comptes de la SNH, cette dépréciation met en lumière les risques auxquels peuvent être exposés les investissements publics dans des secteurs où les enjeux commerciaux se mêlent aux considérations géopolitiques. L’opération devait permettre au Cameroun d’accroître son influence dans la gestion du pipeline Tchad-Cameroun, infrastructure stratégique qui constitue depuis plus de vingt ans un maillon essentiel des exportations pétrolières régionales et une source importante de recettes liées au transit des hydrocarbures. En constatant une perte de valeur potentielle sur une partie des sommes engagées, la SNH adopte une approche de prudence financière tout en laissant ouverte la possibilité d’un règlement favorable.
Plusieurs issues restent envisageables
L’avenir de cette opération dépend désormais des négociations entre les différentes parties impliquées. Si les obstacles juridiques venaient à disparaître, le transfert des actions pourrait encore être finalisé conformément au contrat initial. À défaut, d’autres scénarios demeurent possibles, notamment un remboursement des fonds avancés, une compensation financière ou un accord global intégré au règlement des différends opposant le Tchad à Savannah Energy. En attendant une résolution définitive, les 26,9 milliards de FCFA versés restent immobilisés dans les comptes de la SNH, tandis que la provision de 10,765 milliards de FCFA constitue le premier signal financier officiel du niveau de risque associé à cette opération stratégique. Cette évolution rappelle que la sécurisation juridique des investissements demeure un facteur déterminant pour les entreprises publiques engagées dans des projets transfrontaliers à forte dimension géopolitique.



