Complexe industrialo-portuaire de Kribi : Eau et électricité, nouveaux leviers de la compétitivité portuaire
À Kribi, le gouvernement accélère la mise à niveau des infrastructures indispensables à la montée en puissance du complexe industrialo-portuaire. En visite de terrain le 19 août 2026, le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a constaté l’avancement du projet d’alimentation en eau potable du Port autonome de Kribi, réalisé à 95 %, tout en évaluant les progrès du dispositif électrique destiné à sécuriser l’approvisionnement du port et des industries environnantes. Derrière ces chantiers se joue un enjeu plus large : transformer Kribi en véritable plateforme industrielle et logistique capable d’attirer durablement les investissements.

Le développement d’un port ne se mesure plus uniquement à la quantité de marchandises qu’il peut traiter. Sa compétitivité dépend également de la capacité de son environnement immédiat à fournir de manière régulière l’électricité, l’eau, les routes, les télécommunications et les autres services essentiels aux entreprises. C’est précisément sur ce terrain que le gouvernement camerounais entend agir à Kribi. La visite effectuée par Gaston Eloundou Essomba le 19 août avait pour objectif d’évaluer l’état d’avancement de plusieurs infrastructures considérées comme déterminantes pour accompagner l’expansion du complexe industrialo-portuaire.
La première séquence a concerné le poste électrique 225/30 kV du Port autonome de Kribi (PAK). Avec deux transformateurs de 60 MVA, soit une capacité totale de 120 MVA, l’installation doit permettre de répondre à l’augmentation progressive de la demande énergétique générée par les activités portuaires et industrielles. Pour le ministre, l’enjeu est désormais moins de connecter le port au réseau que de lui garantir une alimentation suffisamment robuste pour absorber la croissance future. « L’électricité, c’est l’oxygène pour l’industrie », a-t-il résumé lors de la visite.
Une architecture électrique pensée pour limiter les risques
La stratégie énergétique retenue repose sur la diversification des sources d’alimentation. La future ligne 225 kV KPDC-PAK doit notamment établir une liaison entre la centrale à gaz de Kribi Power Development Corporation et le poste du port. Un second circuit doit, de son côté, permettre de relier le poste aux autres capacités disponibles dans le Réseau interconnecté Sud. Cette configuration doit notamment faciliter la mobilisation de l’électricité produite par Nachtigal, Songloulou ou Memve’ele.
Pour les économistes, cette architecture présente un intérêt majeur : elle réduit la dépendance à une source unique et introduit davantage de résilience dans l’approvisionnement. Pour un complexe industriel, cette sécurité est déterminante. Une interruption répétée de l’électricité peut provoquer des arrêts de production, augmenter les coûts d’exploitation, détériorer les équipements et décourager certains investisseurs. Les travaux de la ligne avancent toutefois à des rythmes différents selon les composantes. Sur les 121 fondations prévues, 109 sont achevées, soit environ 89 %. Le montage des pylônes demeure moins avancé, avec 32 unités réalisées sur 121. Les équipements de la ligne ont, eux, été livrés sur le site. Un autre obstacle subsiste : la libération d’environ six kilomètres du corridor. La question foncière et les préoccupations sociales associées constituent ainsi l’un des derniers points susceptibles de peser sur le calendrier de mise en service.
Une demande énergétique appelée à changer d’échelle
L’équation électrique de Kribi ne se limite déjà plus aux besoins actuels. La consommation immédiate du port est évaluée autour de 100 MW, tandis que les besoins futurs pourraient atteindre 330 à 400 MW. Cette trajectoire traduit la mutation progressive du site. Le port n’est plus seulement envisagé comme une infrastructure de transit. Il doit devenir le cœur d’un écosystème comprenant des unités de transformation, des activités logistiques, des entreprises industrielles et différents services à valeur ajoutée.
Dans cette perspective, l’électricité devient un facteur de localisation des investissements. Une industrie électro-intensive ne choisira pas durablement un territoire où l’approvisionnement est incertain, même si celui-ci bénéficie d’un accès privilégié aux marchés internationaux. Le gouvernement envisage d’ailleurs une montée en puissance de la centrale à gaz de Kribi, avec une capacité qui pourrait être portée à 620 MW. L’objectif est d’anticiper la demande plutôt que de courir derrière elle.
L’eau potable, l’autre infrastructure invisible de l’industrialisation
La deuxième étape de la mission ministérielle a porté sur le projet d’alimentation en eau potable du Port autonome de Kribi et de ses dépendances. Les travaux sont aujourd’hui exécutés à 95 %, plaçant le chantier dans sa dernière ligne droite. Ce projet trouve son origine dans le protocole d’accord signé le 29 octobre 2023 entre la CAMWATER et le PAK. Il vise à établir un cadre durable de coopération pour la fourniture d’eau potable et l’assainissement liquide dans la zone portuaire.
L’enjeu économique est considérable. L’implantation d’industries entraîne mécaniquement une hausse des besoins en eau, aussi bien pour les procédés de production que pour les personnels, les services, les infrastructures d’accueil et les activités connexes. La disponibilité d’une ressource sécurisée permet donc de réduire les contraintes qui pourraient limiter l’installation de nouvelles entreprises. À terme, le projet hydraulique doit contribuer à faire du complexe de Kribi un espace économique mieux équipé et davantage capable d’absorber de nouveaux investissements.
Un investissement qui doit produire un effet multiplicateur
L’intérêt de ces deux projets dépasse leur fonction technique. Ils constituent des infrastructures de soutien à la croissance. Pour un économiste, leur véritable rendement doit être apprécié à travers les effets induits : amélioration de la productivité des entreprises, réduction des coûts liés aux ruptures de service, augmentation de l’attractivité du territoire, création d’emplois et développement des chaînes de sous-traitance. Le défi consiste donc à faire en sorte que les investissements publics et parapublics dans l’eau et l’électricité déclenchent un volume supérieur d’investissements privés.
Kribi dispose déjà d’un avantage géographique majeur avec son port en eau profonde. Le complexe a traité près de 60 millions de tonnes de marchandises en six ans et représente une porte d’entrée stratégique pour le Cameroun et l’hinterland régional. Mais l’avantage portuaire ne suffit pas à lui seul à créer une véritable zone industrielle compétitive. C’est pourquoi la question des infrastructures périphériques demeure centrale.
Le dernier kilomètre de la compétitivité
L’électricité et l’eau ne constituent en effet que deux pièces du puzzle. Le développement de Kribi reste également conditionné par la qualité des routes, des télécommunications et des autres réseaux. Sur le plan routier, le projet de reconstruction de l’axe Edéa-Kribi ainsi que la future route Ebolowa-Akom II-Kribi doivent améliorer les connexions du complexe avec les bassins de production et les principaux centres économiques du pays.
Le projet Ebolowa-Akom II-Kribi, évalué à près de 169 milliards de FCFA, bénéficie notamment d’un financement structuré autour d’un prêt garanti de 131,4 milliards de FCFA avec l’appui de Standard Chartered Bank et d’UK Export Finance. Cette approche révèle une logique économique claire : la compétitivité d’un port dépend autant de ses installations propres que de la fluidité de son hinterland. Un navire peut être accueilli efficacement, mais si les marchandises rencontrent ensuite des goulots d’étranglement sur les routes, l’avantage initial s’amenuise.
De l’infrastructure au véritable écosystème industriel
L’étape franchie à Kribi avec l’achèvement prochain du projet hydraulique et la progression des infrastructures électriques marque donc une transition importante. Le Cameroun cherche désormais à passer d’une logique de construction d’ouvrages à une logique d’écosystème économique. L’objectif est de permettre au port de capter davantage de valeur ajoutée localement. Cela suppose que les marchandises ne soient pas uniquement importées, exportées ou transbordées, mais qu’une part croissante des activités de transformation, de stockage, de conditionnement et de services soit réalisée sur place.
Cette transformation pourrait renforcer les recettes publiques, stimuler l’emploi et favoriser l’émergence de nouvelles entreprises autour du port. Mais la réussite dépendra de la mise en service effective des infrastructures. Un ouvrage achevé mais insuffisamment exploité ne produit pas son plein rendement économique. La maintenance, la qualité du service, la capacité à anticiper la demande et la coordination entre les différents acteurs seront donc aussi importantes que la construction elle-même.
À Kribi, le chantier est ainsi en train de changer de nature. Après avoir construit les fondations physiques du complexe portuaire, le Cameroun doit désormais démontrer sa capacité à transformer ces infrastructures en moteur industriel.
L’eau et l’électricité constituent les deux conditions immédiates de cette ambition. Les routes, les télécommunications, la logistique et les services aux entreprises en seront les prolongements. Le véritable test sera alors la capacité de cet ensemble à attirer des investissements productifs, à accroître la transformation locale et à faire de Kribi non seulement une porte maritime du Cameroun, mais un pôle de création durable de richesse.



